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Georges Cadoudal, le chouan breton
Cathelineau, Charrette, Maurice d’Elbée, La Rochejaquelein, autant de figures contre-révolutionnaires fameuses et honorables pour leur dévouement à l’Autel et au Trône. Ces héros vendéens, occultent d’autres figures tout aussi dévouées mais dont la postérité n’a peu ou pas retenu les noms. On peut penser à de Frotté, l’indomptable normand ou à Cadoudal le Gédéon* breton. C’est sur ce dernier que nous allons aujourd’hui nous pencher.
*Gédéon est un personnage biblique de l'Ancien Testament, désigné comme un juge et un chef militaire qui a sauvé le peuple d'Israël.

Georges Cadoudal, huile sur toile d'Amable-Paul Coutant, 1827, musée d'Art et d'Histoire de Cholet.
I° La jeunesse
Fils de cultivateurs aisés du Morbihan, au hameau de Kerléano, Cadoudal, dont le nom signifie en celtique guerrier aveugle, est d’abord un des 10 enfants du couple Joseph et Marie Cadoudal. Né le 1er janvier de l’an 1771, Cadoudal se fait remarquer dès son enfance par un fort caractère, une audace de tous les instants et des capacités physiques impressionnantes. Ces dispositions le suivront tout au long de sa vie et lui seront d’une aide précieuse lorsque les tumultes se présenteront à lui.
Manoir de Kerléano sur la commune d'Auray, lieu de naissance de Georges.
Formé au collège Saint-Yves de Vannes, il dispose de solides bases théologiques, latines et mathématiques. Il en sort alors clerc de notaire, un assistant notarial en somme.
Lors de l’avènement de la révolution, il accueille de manière positive les changements qui semblent s’opérer au sommet de l’état. En témoigne son soutien à Jean-Victor Moreau, le futur grand général, qui mène une rébellion contre la noblesse bretonne locale. Connue sous le nom de « journée des bricoles », cette tentative de déstabilisation fera chou blanc.

Ancienne carte du Morbihan par A. Vuillemin
II° Le baptême du feu
Naïvement enclin aux premières idées révolutionnaires, il s’en détourne rapidement dès lors que celles-ci prennent une tout autre tournure. En 1791 apparaît la première fracture, la constitution civile du clergé qui doit réformer en profondeur l’Église en France. Les biens ecclésiastiques sont saisis, les prêtres doivent désormais prêter serment à une constitution dont les fondements renient l’ordre naturel découlant de Dieu. Les hommes dont la vie est dédiée au Seigneur et au service de la communauté ne doivent plus répondre au Saint-Siège et au vicaire du Christ, mais à l’état athée révolutionnaire. Pour illustrer le propos, les départements ont plus ou moins remplacé les diocèses dans le découpage du territoire. Ainsi, un article indique que, désormais, les évêques seront élus par un comité départemental, qu’ils soient catholiques ou non. Le sacrement de l’ordre semble donc futile aux yeux des révolutionnaires, les évêques deviennent en quelque sorte des fonctionnaires. Il s'agit d'une des premières abolitions du sacré en France. Par ailleurs, le clergé régulier (les ordres monastiques) est tout bonnement supprimé.
Empreinte d’idées gallicanes et jansénistes poussées à leur paroxysme, cette constitution marque une profonde rupture avec l’ordre traditionnel, d’un clergé pour servir les deux suivants, d’une noblesse pour défendre les deux autres, d'un peuple pour nourrir les deux premiers.
La seconde rupture, davantage politique et sociale que religieuse, intervient lors de la conscription. En 1793, afin de grossir les rangs de l’armée républicaine, alors en proie aux assauts des puissances européennes, les têtes de la révolution cherchent à réquisitionner les paysans pour les envoyer se battre sur les différents fronts. L’armée principale n’est donc plus une armée de métier (malgré l’existence des modestes milices provinciales), le peuple est envoyé pour aller combattre au front.
Le pays d’Auray, se soulève. Plus de 3000 paysans viennent encercler Vannes pour protester contre cette levée en masse de 300 000 hommes. Cadoudal était de ces paysans soucieux du destin qui attendait leurs compagnons bretons envoyés à la mort pour défendre des valeurs qui ne les servaient point. Emprisonné quelques jours, Georges est enrôlé de force pour combattre en Vendée. C'est l’occasion pour lui de rejoindre, non pas les rangs des « Bleus » mais des « Blancs » ceux servant sous la bannière de « Dieu et le Roi ». Par un geste de la Providence il évite la boucherie de Savenay, où les royalistes sont massacrés par les troupes républicaines, et sort indemne des nombreuses batailles auxquelles il participe. Durant cette période, il rencontre celui qui sera son compagnon d’arme, l’aubergiste Pierre Mercier.

Breton en sentinelle devant une église, huile sur bois de Charles Loyeux, milieu du XIXe siècle, musée d'Art et d'Histoire de Cholet.
Avec ce dernier, il regagne son hameau breton et se fiance avec la sœur de Pierre en se promettant de se marier lorsque le Roi sera de retour sur le trône. Nous sommes alors au début de l’année 1794, le roi martyr Louis XVI et sa femme Marie-Antoinette ont été guillotinés, le roi légitime, leur fils Louis XVII, est prisonnier au Temple et ses oncles sont en exil. La famille de France est donc déchirée. Le Dauphin, détenu dans des conditions abominables, finira par s’éteindre non sans avoir longuement prié comme son père, le feu roi lui recommandait. Louis XVII n’est plus.

Capet, lève-toi ! par Emile Mascré, 1838. Musée de la Révolution française.
Avec Pierre, Georges va mener les premiers mouvements de résistance chouans avec les moyens les plus sommaires. Pendant que les colonnes infernales mettent à feu et à sang les régions de l’Ouest (Vendée, Maine, Bretagne), Georges et ses compagnons mènent des escarmouches et résistent autant qu’ils le peuvent. En juin, trahi par un proche, il est arrêté avec sa famille et interné à la prison d’Auray puis au château de Brest. Les conditions de détention très difficiles auront raison de la mère, alors enceinte, et de l’oncle de Georges. Parvenant à s’échapper, les deux compères retrouvent leur hameau en ruine. Désormais, ils n’ont d’autres choix que d’arpenter les tréfonds des landes bretonnes. Avec les paysans qu’il rencontrera, Georges, également roturier va prendre la défense des pauvres, des prêtres et des propriétés souillées par les révolutionnaires.

Chouans en embuscade, Peinture d'Evariste Carpentier, XIXe siècle.
III° Georges, le chef chouan
Autour de lui se fédère une masse de paysans qui voit en lui son chef naturel. Secondé par Mercier, surnommé la Vendée, Georges est à la tête de plusieurs centaines d’hommes du Morbihan. Une armée clandestine se forme, des réseaux de communication se tissent, on communique même avec des moulins à vent. Au cri de « Voilà la nation » les habitants alertent les chouans de l’approche des révolutionnaires.
Au printemps 1795, une paix très précaire est convenue à Rennes au château de Mabilais, entre les républicains et certains chefs royalistes à qui on propose la liberté religieuse et l'amnistie, en échange d'une reconnaissance de la jeune République. Seule une poignée de royalistes acceptera la proposition. Cadoudal ne s'y soumet point, arguant alors en pleine assemblée : "La soumission aux régicides !". Cela est trop pour lui, il quitte dès lors l'assemblée avec ses compagnons.
Georges, par ses multiples qualités militaires parvient à rallier des insurgés initialement attachés à des gentilshommes sans compétence martiale. Lors du débarquement sur la presqu’île de Quiberon, organisé par l’Angleterre en soutien aux royalistes, les chouans bénéficient de vivres, de matériels et d’un renfort considérable. Désormais, c’est plus de 15 000 insurgés qui sont menés par Tinténiac, Bois-Berthelot et Vauban (petit-fils du célèbre ingénieur militaire). Cadoudal, colonel, leur est juste subordonné. Ce dernier, manœuvre habilement, et non sans quelques reculs en juillet, parvient à échapper aux troupes du général républicain Hoche, et ce malgré le désastre de Quiberon où de nombreux périront. En août 1795, il est acclamé général de l’armée catholique et royale par les légions royalistes du Morbihan.
Réorganisant son armée composée de plus de 18 000 hommes, Georges nomme des lieutenants et choisit Mercier comme bras droit. Hoche écrit alors : « ... la guerre prend dans le Morbihan un caractère très inquiétant ». L’activité débordante de Georges et des siens chahutent les terres bretonnes et les ambitions des révolutionnaires. C’est pourquoi, quelques temps plus tard, Hoche demande au Directoire d’arrêter les persécutions religieuses s’ils ne veulent pas que la guerre devienne interminable. Cette main tendue de Hoche est prise avec stupéfaction puis avec loyauté et honneur par une partie des royalistes.
Mais les jacobins de toujours, les plus perfides agents de la révolution vilipendent Hoche auprès du Directoire en insistant sur son incompétence à régler les conflits dans l’Ouest. L’un de ces envoyés du diable écrira : « Nous demandons que nos bras et nos baïonnettes pacifient ces contrées par l’extermination entière des rebelles ». Le mot est donné : extermination. Il ne s’agit plus de pacifier mais d’annihiler. Les « rebelles » ne sont plus vus comme des hommes mais comme des cibles à abattre, valant moins que du gibier.

Portrait de Lazare Hoche, huile sur toile de Jean-Louis Laneuville, vers 1801, musée de la Révolution française, Vizille.
En soldat Hoche estime Georges, en commandant il lui attribue le mérite qui lui ait dû. Dès lors qu’il sait que Georges souhaite parlementer, il sent l’occasion de saisir la paix. Hélas, c'est une paix illusoire, un fossé bien trop profond avait été creusé. La soumission de chefs royalistes entraine une paix relative. Mais elle n'est pas respectée par une partie des Bleus fanatisée par les jacobins et autres extrémistes des principes révolutionnaires. Partout leurs idées doivent triompher, par n’importe quel moyen. Les massacres, exécutions et emprisonnements arbitraires se poursuivent donc. A Nantes, on ligote deux personnes dites réfractaires entre elles, on les place sur une barque et on les noie, c’est le mariage républicain. Aux Lucs-sur-Boulogne, les colonnes infernales incendient et canonnent l’église où se sont réfugiés les habitants. Ce jour-là, 594 personnes périront dont plus d’une centaine d’enfants…
Cadoudal atterré par la survenue de ces derniers événements écrit au comte d’Artois, plus jeune des frères de Louis XVI pour le sommer de prendre les armes et de diriger les multiples groupes de résistance de l’Ouest. Mais selon le prince : « trop de difficultés l’obligent à ménager son impatience ». L’autre frère, le futur Louis XVIII conseille de « travailler les élections », vaine tentative d’apporter quelconque changement par le régime parlementaire.

Le comte d’Artois, huile sur toile de Henri-Pierre Danloux, vers 1796 (Collection privée, un exemplaire se trouve au Musée Condé).
Cadoudal s’y plie et lors des élections, la majorité se trouve chez les réactionnaires ! Signe de l’extrême lassitude du peuple à l’égard de ces troubles. Réponse du Directoire : annulation des élections sur 49 départements et rétablissement des lois de la Terreur… La démocratie aurait donc été ignorée ? L'article n°3 des Droits de l'Homme qui leur sont si chers ne dit-il pas ceci : "Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément." ? Une poignée d'années après la rédaction des Droits de l'Homme, ces derniers sont déjà maintes fois bafoués par ceux qui les ont écrits et défendus !
Libéré de toute entrave par ce tour de force du régime, Cadoudal reprend les armes.
Le ministre de la Police, Sotin, écrit alors : « il faut les mitrailler sans scrupule, les arrêter au premier soupçon, et les faire disparaitre comme bon vous semble ». Désespéré par la situation catastrophique de la Bretagne, les paysans avaient alors rendu les armes lors des tentatives de paix, Cadoudal traverse la manche pour rencontrer le comte d’Artois, futur Charles X. Lorsqu’il rentre avec Pierre en Bretagne en 1798, Cadoudal a reçu maintes décorations, mais reste en proie aux tourments, accroché à de très maigres espoirs que le prince vienne mener son peuple au combat.
Poursuivant l’activité dont il avait toujours fait preuve, Georges, continue d’organiser son armée avec une discipline digne des plus grands généraux. Ordonnant la chasteté à ses hommes, il s’y plie également pour montrer l’exemple en retardant sans cesse son mariage prévu avec la sœur de Pierre Mercier.
Galvanisé par l’application de la loi des otages, ineffable mesure qui autorise l’emprisonnement arbitraire des proches des personnes jugées coupables ou suspectes par le régime, Cadoudal affirme alors : « nous nous levons pour qu’il ne soit pas dit que des français se sont voilé la face en présence de tant de turpitudes ; pour prouver qu’il y a encore des cœurs qui s’indignent ». En quelques semaines les principales villes et places fortes sont tenues par les chouans. En novembre 1799 il réussit le tour de force de mobiliser plus de 10 000 paysans et de récupérer des vivres et munitions fournies par l’Angleterre sur la côte pour disparaitre dans les tréfonds de la campagne bretonne. Profitant d’un court répit dans les bras de sa fiancée lors de vagues rumeurs de paix, Cadoudal est rappelé par Mercier qui assurait l’intérim en son absence. Le chouan reprend donc la tête des opérations.
FIN DE LA PARTIE I - La suite de l'histoire dans quelques temps.

